L'après-match de Standard - Charleroi : quand le football fait ressortir le pire, récit et explications

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L'après-match de Standard - Charleroi a dépassé tout entendement. Les mots sont difficiles à trouver face à un tel désastre, mais un point sur la situation s'impose, à l'opposé même de l'envie de relater de tels faits. Ce samedi soir, le football wallon en a, une nouvelle fois, pris pour son grade.

Un match à enjeu, du moins pour l'une des deux équipes, un choc wallon, un stade de Sclessin presque sold out, chauffé à blanc : il y avait tout pour vivre une belle soirée de football, ce samedi soir à Sclessin. Dans les faits, les ardeurs liégeoises ont rapidement été mises sous tutelle par la supériorité footballistique des Carolos. Quant à l'après-match, il n'aurait sa place que dans un film d'épouvante.

Le résumé de l'après-match de Standard - Charleroi

La tension entre les supporters des deux camps monte d'un cran dès le début de la seconde période, lorsque les supporters de Charleroi réalisent un craquage de fumigènes, dont la plupart terminent au bord de la pelouse, voire dessus, sous la bronca générale. Inutile, évidemment, de rappeler les événements du passé entre ces deux équipes concernant ces mêmes engins pyrotechniques, qui ont valu maintes interruptions de match et huis clos.

Vient ensuite le but d'Antoine Bernier, à la 85e minute, qui vient récompenser justement l'excellente prestation des hommes de Mario Kohnen, et punir tout aussi justement la faiblesse du soir des troupes de Vincent Euvrard. L'ancien joueur de Seraing célèbre face à la Tribune 3, mimant une climatisation du Stade Maurice Dufrasne. Le buteur est rapidement ciblé par des jets de gobelets, certains diront qu'il l'a un peu cherché.

— DAZN Belgique (@DAZN_BEFR) May 23, 2026

La rencontre se poursuit, les huit minutes de temps additionnel accordées par Jan Boterberg suite aux fumigènes de la 46e minute ne changent rien pour le Standard. Charleroi gagne, Mohamed Koné semble avoir remporté la Ligue des Champions avec son écharpe autour du cou, tandis qu'Aurélien Scheidler s'empare du poteau de corner, le brandit et le plante dans la pelouse de Sclessin.

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C'en est trop pour les joueurs, le staff et les intendants du Standard, qui rappellent à l'ordre et poussent les joueurs de Charleroi. Un début de bagarre éclate, pendant que les joueurs de Charleroi, toujours à brandir leur drapeau à tout le stade, sont surpris par un supporter du Standard cagoulé, issu de la T4, qui pénètre anormalement facilement sur le terrain, s'empare du drapeau carolo et tente de retourner vers ses pénates.

Le timing de la suite des événements est difficile à cerner (nous nous excusons d'ailleurs pour toute éventuelle imprécision temporelle dans ce récit difficile à compter, tant littéralement que mentalement).

Sclessin tombe dans un chaos le plus total, le drapeau de Charleroi est ramené et conservé dans la Tribune 4 réservée aux supporters du Standard, et pendant ce temps, le supporter devenu le (faut-il dire triste ?) héros de tout un stade est lynché à même le sol par cinq à six joueurs de Charleroi, après un tacle de Kevin Van den Kerkhof. Etienne Camara ne se fait pas prier et essuie généreusement ses crampons.

De l'autre côté, certains joueurs continuent à se friter, tandis que certains supporters de Charleroi confectionnent une tyrolienne grâce à leur bâche affichée à l'entrée des joueurs pour descendre de leur bloc et se retrouver au bord de la pelouse. Une nouvelle preuve inquiétante d'ingéniosité de leur part, après les sièges piégés au Mambourg il y a quelques mois, les rats lancés à Sclessin, et on en passe.

Quelques coups se perdent, tandis que d'autres supporters de Charleroi font le tour pour tenter de se rendre dans les blocs réservés aux supporters du Standard. Impossible de dire avec exactitude ce qu'il s'est passé à cet endroit et à cet instant, mais à en croire la pauvre supportrice sous le choc réfugiée dans la zone mixte (nous y reviendrons), le chaos fut, encore une fois, total.

Le retour des supporters de Charleroi partis au pied de la Tribune 4 dans leur bloc ne calme pas les choses. De l'autre côté de la pelouse, c'est au tour de fans issus de la Tribune 3 de sortir de leur bloc pour se présenter face à la tribune carolo, et balancer divers engins pyrotechniques.

La police, enfin (nous y reviendrons aussi), forme un cordon, sécurise la zone et gagne peu à peu du terrain, jusqu'à rétablir plus ou moins l'ordre. Pendant ce temps, les joueurs du Standard, d'abord rentrés dans le couloir pour se réfugier, ressortent pour un tour d'honneur, sous les applaudissements et les consolations après l'espoir européen anéanti.

Tout le monde quitte ensuite petit à petit sa tribune, mais devant le stade, de nouveaux lancers d'objets ont lieu et d'autres sympathiques proses sont entonnées par les deux camps. Des supporters sont donc réfugiés dans la zone réservée à la presse et aux interviews des joueurs après le match, sous la complaisance des stewards. Une chose logique lors des échauffourées, moins lorsque la tension est retombée et que les joueurs sont arrivés à notre micro.

Voilà donc pour un rappel des faits. Maintenant, plusieurs réflexions, avec la même question en tête : comment tout cela a-t-il pu se passer ? Pourquoi ce match, pouvant être une fête entre les deux meilleurs clubs wallons du pays, a-t-il encore tourné au carnage ? Et pourquoi était-ce encore prévisible ?

Comment tout cela a-t-il bien pu se produire ?

Le premier élément de réponse est ici. Tout cela semblait prévisible. Il nous est arrivé, lors de diverses conversations cette semaine, de nous dire que le bourgmestre Willy Demeyer serait bien inspiré d'interdire la venue des supporters de Charleroi pour cette rencontre, tant les risques étaient nombreux. Une lourde défaite de Charleroi aurait causé la haine de leurs supporters, déçus de la fin de saison. Un bon résultat des Zèbres couplé à la déception liégeoise, nous en avons eu l'aperçu. Des célébrations "too much" et une escalade de l'hostilité.

Les réactions, d'ailleurs, parlons-en. Dans cette zone mixte, Etienne Camara a été le premier à se présenter. Interrogé d'abord par la RTBF, il déclare : "Ça arrive, c'est un derby. Ils ont fait la même chose à la maison, il n'y a rien de personnel. Cela a débordé, mais voilà, c'est un derby. Notre gardien ? Il n'est pas venu provoquer, ils ont fait la même chose à la maison. On a remercié comme il se devait nos supporters qui nous ont accompagnés tout au long de la saison."

"Si on savait que ça pouvait déraper ? Ils ont fait la même chose à la maison, c'est ce que je répète. Je ne sais pas si vous le comprenez (sic). Ils ont fait la même chose. C'est le dernier match, on a aussi célébré avec nos supporters, et ça a dérapé. C'est tout." Notre confrère de la RTBF insiste, en demandant si les Carolos n'avaient justement pas eu envie de montrer l'exemple après la dernière confrontation au Mambourg.

"Il n'y a pas de 'on passe à autre chose'. Je pense que vous ne comprenez pas ce que je suis en train d'expliquer. On célèbre avec nos supporters, qui nous ont accompagnés dans les hauts et dans les bas, et on les a remerciés. Il n'y a rien de personnel", a conclu le médian.

"Cela a dérapé, c'est tout", après de tels événements... Il faudra encore quelque temps pour digérer cette réponse encourageant, finalement, ce qu'il s'est passé. Ne le dénigrant pas, en tout cas. Faudrait-il encore rappeler que le Standard avait toujours quelque chose à gagner après sa victoire à Charleroi ? L'inverse n'est pas vrai.

Des réactions qui permettent de comprendre le problème

Un peu plus de présence d'esprit de la part de Kevin Van den Kerkhof, dans la foulée ? "On s'en doutait un peu que ça allait partir comme ça (ndlr, ça, nous aussi). On savait que ça allait être chaud, peu importe qui gagnerait. Surtout avec ce qu'il s'est passé à l'aller, il y a eu pas mal de provocations de leur part, ce qui est normal dans un derby."

"Éviter de le faire aujourd'hui ? Dans le football, parfois, on est tellement contents de notre match... On avait à cœur de le fêter, on l'a fait avec le drapeau comme eux à l'aller. Malheureusement, certains de leurs supporters sont entrés sur le terrain."

"Au début, on était tranquilles. On fêtait la victoire avec nos supporters. C'est surtout parti loin quand leur supporter est monté sur le terrain. Mais voilà, c'est un derby, et on est contents de notre victoire." Le jeu du "sois bête, je le serai encore plus", donc, et une véritable minimisation des événements.

De son côté, Marlon Fossey, seul joueur du Standard descendu dans cette zone mixte (contre les deux habituellement envoyés par le club) : "Cela a commencé avec les joueurs de Charleroi. Le football est un jeu rempli d'émotions. Je pense qu'ils savaient ce qu'ils faisaient. Je ne dirais pas que les deux côtés étaient corrects, mais ils ont lancé les hostilités."

Après ce nouveau jeu enfantin du "ce n'est pas moi, c'est lui", l'Américain est ensuite apparu plus touché. Plus conscient. "Ce n'était pas beau à voir. On a nos familles dans le stade. Ce n'est pas comme ça qu'on doit se sentir après un match de football. Les gens viennent pour voir un match de football, tout ce qui s'est passé après est très dommage." Enfin, de l'humanité.

Les directions doivent briefer leurs joueurs

Quelques minutes plus tard, juste après l'analyse footballistique des deux entraîneurs en conférence de presse, l'intervention la plus intelligente de la soirée est venue de notre confrère de Sudinfo Kevin Sauvage, appelant Mario Kohnen et Vincent Euvrard à conscientiser leurs joueurs sur ce que leurs réactions et célébrations peuvent générer. En référence aussi à ce que Matthieu Epolo et les Rouches avaient fait au Mambourg.

Les deux entraîneurs ont aussi élevé le niveau. "Je n'aime pas parler de ça, je suis ici pour parler de football. Je n'ai pas aimé ce qu'il s'est passé à Charleroi, ni ce qu'il s'est passé aujourd'hui", déclarait le T1 carolo, face à son homologue rouche sur la même longueur d'onde.

"Les joueurs doivent apprendre à fêter avec leurs supporters uniquement. Aujourd'hui, ce sont les joueurs de Charleroi qui ont déclenché les hostilités, mais je parle en général, pour les deux camps. Les joueurs sont là pour mettre de la qualité sur la pelouse et faire ce qu'ils savent faire, pas pour réaliser des gestes ou des provocations inutiles. Que tu gagnes ou que tu perdes, tu viens saluer tes supporters, et ça doit s'arrêter là."

Une sécurité bien trop faible pour une telle rencontre

Et Kohnen de répondre : "Vincent et moi sommes restés calmes. On va prendre le temps d'analyser et de parler. J'espère que la prochaine fois, ce sera une vraie fête du football avec des supporters qui soutiennent leur équipe, et que la plus forte gagne. Le problème global que la Fédération doit voir, c'est qu'il n'est pas normal que des supporters se retrouvent sur le terrain. Cela n'arrive normalement jamais en Allemagne, en Angleterre ou ailleurs."

Enfin, la fin des "c'est pas toi, c'est moi", et des pistes d'amélioration amenées par les deux entraîneurs. Car les supporters qui se retrouvent sur le terrain, et la sécurité de manière générale, soulèvent beaucoup de questions dans cette histoire.

On le sait : les stewards ne sont pas bénévoles mais presque, et ils ne sont surtout pas formés pour faire face à ce type de situation. Il est donc logique de les avoir vus prendre l'eau dès le début des échauffourées.

Mais comment le bloc visiteurs de Charleroi n'a-t-il pas été mieux sécurisé ? Comment des supporters ont-ils pu se retrouver aux abords de la pelouse ? Comment les fans du Standard se sont-ils, eux, retrouvés si facilement sur la pelouse ? Et comment un dispositif de sécurité plus important n'a-t-il pas été prévu pour ce match ? On pourrait parler de scandale vu les antécédents entre les deux équipes et l'enjeu de cette rencontre.

La police était bien présente aux abords du stade, mais elle a elle aussi semblé dépassée par les événements, et n'a franchement pas réagi très vite au sein de l'enceinte du bord de Meuse. En témoigne l'utilisation d'un gaz lacrymogène pour contrer des supporters du Standard, dans la rue et donc à l'extérieur de l'enceinte du stade, lors de la sortie du bus de Charleroi. Un gaz utilisé dans une zone avec familles et enfants, qui n'avaient rien demandé. Des stewards ont même été touchés par ces gaz, et eux n'étaient évidemment pas là pour mettre le désordre.

Des stewards qui, aussi, nous y revenons, ont laissé jusqu'à une dizaine de supporters rentrer dans la zone mixte du stade de Sclessin. Un acte tout à fait normal pendant les jets de projectiles et les charges, mais les supporters sont finalement restés jusqu'à ce que les joueurs se présentent face à nous, la tension étant alors retombée et l'extérieur devant la zone mixte devenu libre.

Que se serait-il passé si, par exemple, un supporter mal intentionné du Standard était entré dans cette zone mixte pour s'en prendre à un joueur de Charleroi ? Nous ne le saurons, heureusement, jamais. Ces stewards qui, rappelons-le, auraient dû être davantage aidés par une police qui, elle, aurait dû être mobilisée en plus grand nombre face à ce type d'événement.

La fin des supporters visiteurs, c'est ça la solution ?

Et c'est peut-être ça, le plus triste. Il est désormais impossible d'imaginer une rencontre entre le Standard et Charleroi sans un dispositif policier renforcé au maximum. Les finances de la ville, déjà bancales, en prendraient forcément un coup, mais tel est le prix à payer pour assurer la sécurité de gens ne sachant plus contrôler leurs émotions lors de grandes colères ou frustrations, et réagissant de manière absolument indigne, ne serait-ce que vis-à-vis de leur club.

Tel est le long et triste résumé d'une triste soirée à Sclessin, où les supporters des deux clubs fers de lance du football wallon ont touché un point bas historique. Dans la salle de presse, une question sur toutes les lèvres : "Des événements aussi graves s'étaient-ils déjà produits dans ce stade ?" Non, presque à l'unanimité. Et peu importe le poids qu'aura cette voix, il faut le dire : il est temps que tout cela cesse. Car au vu du comportement sans limite de ces énergumènes, les conséquences pourraient être beaucoup, beaucoup plus graves une autre fois.

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