Mercato radical, premières neiges et Theo Francken : l'invasion égyptienne qui a secoué le football belge

Scott Crabbé, journaliste football
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Mercato radical, premières neiges et Theo Francken : l'invasion égyptienne qui a secoué le football belge
Photo: © photonews

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Les joueurs égyptiens sont assez peu nombreux à s'être aventurés dans le championnat belge récemment. Avec une exception à la règle du côté de Turnhout, qui en garde des souvenirs assez surréalistes.

Ces dernières années, depuis le passage d'Ahmed Hassan à Anderlecht, le joueur égyptien le plus connu passé par la Pro League s'appelle Mahmoud Trezeguet. Onze ans après avoir rejoint Anderlecht (qui l'a ensuite prêté à Mouscron), l'ailier gauche figure dans la sélection égyptienne qui défiera les Diables, fort de ses trois ans à Aston Villa.

Pour le reste, le contingent des Pharaons dans notre pays est resté assez maigre. A moins que...En creusant un peu, on se souvient que 'maigre' n'est pas le qualificatif le plus à propos. En 2013, l'Union Belge a même dû faire face à une véritable invasion égyptienne. Evocation d'un chaos retombé dans l'oubli.

Le Lierse avant Turnhout

L'homme derrière tout ça avait pourtant fait parler à l'époque. Avec Maged Samy, c'est un véritable empire qui a débarqué dans notre pays, d'abord à la tête du Lierse. Homme d’affaires égyptien à la tête d’un puissant réseau industriel, Maged Samy investit dans pratiquement tout ce qui bouge : cimenterie, pétrole, télécommunication, mais surtout dans l’immobilier, avec notamment la construction de plusieurs complexes multisports au Caire et dans les alentours. Et aussi...dans le football.

Après avoir fondé le club de Wadi Degla (du nom de son empire industriel) au pays, le businessman s'attaque au football belge. Il prend le contrôle du Lierse en novembre 2007, après en avoir épongé les dettes. Mais pourquoi investir dans notre pays ? La raison est très simple : il doit tout simplement verser un salaire inférieur à celui qui est imposé aux Pays-Bas pour des joueurs extérieurs à l'Union Européenne.

Plusieurs joueurs égyptiens débarquent ainsi de Wadi Degla. Le ton se veut en tout cas ambitieux...à l'excès : Samy déclare publiquement vouloir emmener le Lierse en Ligue des Champions. La suite ne lui a pas franchement donné raison, ne faisant qu'accroître le désappointement des supporters. Mais ce n'est rien comparé à ce qu'ont vécu ceux du club de Turnhout, l'autre acquisition belge de Maged Samy.

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Maged Samy
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L'histoire débute en janvier 2013 et dure six mois. Le contexte est assez moribond : Turnhout est bon dernier de D3A, comptant 7 points sur 63. Pendant ce temps, le championnat égyptien est à l'arrêt suite à l'agitation causée par le drame de Port-Saïd quelques mois plus tôt (74 décès après que des supporters locaux aient pris d'assaut les tribunes après une rencontre, l'incident le plus meurtrier de l'histoire du football égyptien).

Face à la situation, Maged Samy a alors une idée : transférer ses joueurs de Wadi Degla en Belgique. Et il n'y va pas de main morte : le mercato hivernal voit...14 joueurs égyptiens renforcer Turnhout. C'est plus qu'un onze de base qui débarque : deux membres du staff et un interprète complètent la délégation.

Pour les fidèles du club, le choc est grand : seuls cinq joueurs de l'équipe sont conservés dans le noyau A, tout le reste est renvoyé en réserve pour faire place nette. L'affaire ne fait pas rire l'Union Belge, qui déplore cette arrivée massive. Turnhout est pourtant parfaitement dans ses droits : si des quotas de joueurs étrangers existent bien pour les deux premières divisions, il n'existe aucune règle pour les séries inférieures ; personne n'imaginait qu'une telle situation puisse se produire. Mais il ne faut jamais sous-estimer l'inventivité des dirigeants du football belge.

À deux doigts de l'incident diplomatique

Une inventivité qui fait toutefois plus que flirter avec les limites. Si la fédération ne peut rien, le dossier remonte jusqu'au gouvernement fédéral, qui tombe des nues en enquêtant sur la manière avec laquelle les joueurs ont été acceptés sur notre territoire.

L'enquête a été déclenchée par des signaux d'alarme de l'ambassade de Belgique au Caire. L'ambassade avait accordé aux joueurs égyptiens un visa pour un court séjour en Belgique et estime avoir été totalement induite en erreur. 

"Selon Maged Samy, il s'agissait d'un stage d'entraînement de quelques semaines", expliquait alors le ministère des Affaires étrangères. "À notre demande, il nous a même fourni un programme détaillé des activités prévues pour les joueurs en Belgique. Mais au vu des éléments dont nous disposons désormais, il nous apparaît clairement que l'intention a toujours été que les joueurs ne rentrent pas rapidement, mais qu'ils restent en Belgique jusqu'à la fin de la saison. Et c'est inadmissible".

Maged Samy joue avec le feu

Theo Francken était très remonté : "Toutes les procédures habituelles ont été contournées. M. Samy a abusé des bonnes relations qu'il entretenait apparemment avec notre ambassade au Caire. La loi sur les étrangers s'appliquent à tous, y compris aux présidents de clubs de première division".

Mais en attendant, la délégation égyptienne a bel et bien fait partie du nouveau quotidien de Turnhout. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'expérience a été dépaysante. Ces joueurs, professionnels à part entière, sont passés de jouer des stades égyptiens surchauffés par des milliers de supporters aux assistances clairsemées de la D3. Le dernier match avant leur arrivée s'était joué devant 75 courageux, un nombre qui a encore baissé avec l'arrivée de ces mercenaires.

Peu enthousiastes à l'idée de recevoir le gratin cairote (et non le gratin de pommes de terre, répondrait OSS 117), les derniers sympathisants peinaient à différencier les nouvelles recues depuis les tribunes et à se souvenir de leurs patronymes, il les encourageaient donc grâce à leurs numéros.

Et puis, il y a eu la découverte de l'hiver à la belge. Pas besoin d'aller au Pôle Nord pour déstabiliser des Pharaons confrontés à la neige pour la première fois de leur vie. La première rencontre avec le curieux manteau blanc a d'ailleurs valu à l'interprète de se blesser à l'épaule en glissant et de filer à l'hôpital. Pas de quoi aider les joueurs à s'enhardir dans ces conditions spéciales. 

Maged Samy
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Au-delà des bruits répétés de claquement de dents de ces visiteurs venus d'ailleurs, le quotidien a changé du tout au tout pour les joueurs locaux. Du jour au lendemain, la langue véhiculaire est passée du néerlandais à l'arabe. 

Et pourtant, un groupe s'est formé. Un joueur de Turnhout de l'époque manifestait même une certaine empathie dans Sport Foot/Magazine : "Ils ont été envoyés ici. Certains d'entre eux ont le mal du pays. L'un d'eux a dû quitter son épouse enceinte de six mois, et pourtant, on ne remarque en rien son chagrin sur le terrain. Il s'engage à 100% pour Turnhout, dont il n'avait jamais entendu parler avant son arrivée. On ne peut qu'éprouver du respect pour lui".

La deuxième partie de saison s'est déroulée à ce rythme, au gré des rencontres face à des adversaires aux noms imprononçables pour les renforts égyptiens. Et à la surprise générale, l'équipe a fini par arracher son maintien lors de la dernière journée. Wadi Degla se retirera du fonctionnement du club un an plus tard.

Si aucun joueur dépêché dans l'opération commando ne figure dans la sélection égyptienne que s'apprêtent à affronter les Diables, ces éphémères joueurs de Turnhout auront vécu une sacrée aventure humaine. Et pourront raconter à leurs petits-enfants ces fameux samedis soirs avec terrain blanc et ballon orange.

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